Ni strictement laïque, ni pleinement religieuse, la nouvelle tendance baptisée « kasher style » est en train de redessiner en profondeur la scène culinaire israélienne, en particulier à Tel-Aviv. Née au sein des communautés juives américaines, cette approche hybride de la cacherout séduit aujourd’hui une clientèle israélienne jeune, urbaine, souvent en quête de sens – sans pour autant vouloir renoncer à la liberté ou au plaisir gastronomique.
Le principe est simple, mais profondément révélateur d’un changement sociétal : respecter les règles essentielles de la cacherout, sans supervision rabbinique officielle ni certificat. Pas de porc, pas de fruits de mer, séparation viande/lait ou menus entièrement végétariens, mais sans mashgia’h, sans rabbin, et sans le poids institutionnel du rabbinat. Une cacherout « de conscience », assumée, déclarative, parfois même revendiquée.
Une tendance importée des Juifs américains
Le « kasher style » n’est pas une invention israélienne. Il s’est développé depuis plusieurs années aux États-Unis, notamment dans les grandes villes où vivent d’importantes communautés juives non orthodoxes. Là-bas, beaucoup souhaitent manger « juif », « kasher dans l’esprit », sans entrer dans les contraintes strictes du système officiel. En Israël, ce modèle trouve aujourd’hui un terrain fertile, à la croisée de plusieurs dynamiques : crise de confiance envers le rabbinat, montée de l’identité juive non institutionnelle, et retour progressif au sens et à la tradition après les chocs récents.
À Tel-Aviv, la capitale culinaire du pays, le phénomène prend une ampleur visible. De plus en plus de restaurants se définissent comme « kasher style », parfois explicitement, parfois de manière plus subtile, en adaptant leur menu et leur communication.
Quand les chefs s’en mêlent
Le mouvement ne se limite pas à de petits établissements alternatifs. Des figures majeures de la gastronomie israélienne ont commencé à s’y rallier. Le chef Moshe Roth, par exemple, a récemment retiré la viande de son menu. Un choix assumé, à la fois culinaire, identitaire et économique, qui permet d’attirer une clientèle plus large sans passer par une certification rabbinique contraignante.
Dans d’autres lieux emblématiques, comme le restaurant Marloza à Tel-Aviv, la scène est devenue presque symbolique : des Breslev assis à côté de touristes étrangers, des clients traditionnels côtoyant des laïcs complets, tous réunis autour d’une table « kasher dans l’esprit ». Le lieu devient un espace de rencontre, bien au-delà de l’assiette.
Même à l’étranger, des chefs israéliens adoptent le concept. Le chef Nir Mesika a ainsi choisi d’appliquer le « kasher style » dans son restaurant à Koh Phangan, en Thaïlande – preuve que cette approche répond à une attente globale de la diaspora et des voyageurs israéliens.
Une réponse à une crise plus large
Derrière la mode culinaire, le « kasher style » raconte autre chose. Il reflète une recomposition du rapport à la religion en Israël. De nombreux Israéliens ne se reconnaissent ni dans la laïcité radicale ni dans l’orthodoxie stricte. Ils cherchent une voie intermédiaire : respecter, choisir, adapter.
Depuis le 7 octobre et la guerre qui a suivi, cette recherche s’est accentuée. Beaucoup parlent de hit’hazkout – un renforcement identitaire et spirituel discret, personnel, non démonstratif. Pas forcément mettre la kippa, mais retirer le porc. Pas forcément aller à la synagogue, mais bénir le vin. Pas forcément exiger un certificat, mais savoir ce que l’on mange.
Le « kasher style » permet précisément cela : aller sans, mais ressentir avec. Il autorise un lien à la tradition sans rupture avec le mode de vie moderne, urbain et ouvert.
Aussi une question d’argent
Il serait naïf d’ignorer l’aspect économique. La cacherout officielle coûte cher : supervision, frais fixes, contraintes logistiques. Pour de nombreux restaurateurs, surtout dans un contexte post-Covid et de guerre, le modèle est devenu difficilement viable. Le « kasher style » offre une alternative : élargir le public, attirer des clients traditionnels et religieux modérés, sans exploser les coûts.
Et le public suit. Les caisses aussi. Les restaurateurs constatent que cette transparence assumée – « nous ne sommes pas certifiés, mais nous respectons » – crée une relation de confiance nouvelle, parfois plus forte que celle imposée par un tampon officiel.
Une révolution silencieuse
Le « kasher style » ne fait pas de bruit. Il ne manifeste pas, ne polémique pas frontalement. Il s’installe. Il transforme doucement les habitudes, les cartes, les discussions autour de la table. Il brouille les frontières rigides entre religieux et laïcs, et propose une autre lecture de l’identité juive contemporaine.
À Tel-Aviv, comme ailleurs, cette tendance dit quelque chose de profond : la tradition n’a pas disparu, elle s’est déplacée. Elle a quitté les institutions pour entrer dans les choix individuels. Et dans une société israélienne en quête d’équilibre, même la nourriture devient un terrain de réconciliation.






