La perte d’un enfant reste l’une des épreuves les plus dévastatrices qu’une famille puisse traverser. Mais lorsque cette mort survient par suicide, elle ajoute une couche de complexité émotionnelle et sociale que peu d’organisations en Israël reconnaissent vraiment. C’est précisément ce constat qui a poussé Ofra Hermesh, accompagnée de son mari psychiatre Haggai, à créer une lueur d’espoir dans l’obscurité : Path to Life (Bishvil Hahayim en hébreu, un jeu de mots signifiant aussi « Pour la Vie »).
L’histoire commence il y a plus de trois décennies. En 1993, Assaf, le fils aîné d’Ofra et Haggai, s’est donné la mort dans un champ près de leur domicile à Herzliya. Il venait de terminer sa dix-neuvième année. C’était un jeune homme intelligent, doué pour la parole et possédant une mémoire impressionnante dès le jardin d’enfants. Mais dès le début, quelque chose était différent. « Il ne pouvait pas tenir un crayon correctement », se souvient sa mère. Ces difficultés motrices précoces auraient dû être un signal d’alarme, mais à l’époque, on ne comprenait pas bien ces signes de neurodivergence.
Le parcours scolaire d’Assaf reflète les défis qui l’ont accompagné toute sa vie. Bien qu’il ait été intégré dans une classe pour enfants surdoués au lycée, Ofra reconnaît aujourd’hui que c’était une erreur. Assaf manquait de motivation face à des camarades brillants et ambitieux. Il n’avait ni l’énergie ni l’envie de suivre ce rythme impitoyable. Il n’était pas particulièrement doué pour le sport non plus, malgré un cours préparatoire à l’armée et une participation à un stage de l’armée de terre près d’Eilat.
Ce qui marqua réellement le tournant, ce fut un événement en apparence banal : une convocation de Tsahal suite à un exercice de mobilisation. Un message de l’armée à son téléphone, menaçant d’emprisonnement d’un mois s’il ne revenait pas immédiatement. Pour Assaf, qui avait une peur maladive de l’autorité, ce fut un coup trop dur à supporter. Ses parents ne s’aperçurent de rien – ils étaient en vacances. À leur retour, ils découvrirent la chambre vide, les bottes militaires abandonnées. Quelques heures plus tard, un représentant de Tsahal leur annonça la tragédie.
La culpabilité qui en suivit fut écrasante. Ofra se sentait perdue. Son mari, psychiatre de formation, vécut ce suicide comme son pire échec professionnel. Comment un expert en santé mentale n’avait-il pas vu les signes ? Mais Assaf, comme beaucoup de jeunes en détresse, ne parlait à personne. Il voyait le monde en noir et blanc, sans nuance. Il était impulsif, mais renfermé. La combinaison était mortelle.
Ce qui frappa également les parents, c’est la stigmatisation qui suivit le deuil. Ofra était persuadée que les gens parlaient d’elle dans son dos, qu’on traversait la rue pour l’éviter. Il y a quelques ans encore, elle se rendait au cimetière de Bnei Zion, près de Ra’anana, tous les vendredis pour visiter la tombe d’Assaf. Pendant 29 ans, c’était sa routine, son rituel de deuil. Mais il y a deux ans, elle a compris qu’elle n’en avait plus besoin. Elle y va maintenant bien moins souvent, et elle a trouvé la paix dans cette acceptation. « Certaines familles n’y vont jamais », note-t-elle avec compréhension.
Le tournant décisif survint lorsqu’Ofra rejoignit un groupe de soutien. Ces réunions lui sauvèrent la vie – ou plutôt, elles lui permirent de continuer à vivre. Partager sa douleur avec d’autres parents qui comprenaient, qui ne jugeaient pas, qui savaient ce que c’était de perdre un enfant par suicide, c’était thérapeutique. Mais Ofra réalisa aussi un vide immense : si une famille obtient du soutien de la part de Tsahal lorsque la victime est un soldat, qu’en est-il des milliers d’autres familles en Israël confrontées au suicide d’un proche qui n’a pas servi ? Aucune organisation n’était vraiment là pour eux.
C’est ainsi que naquit Path to Life. L’organisation fondée par Ofra et Haggai se concentre sur deux missions interconnectées : d’abord, offrir un soutien émotionnel authentique aux familles endeuillées par suicide, reconnaître leur souffrance sans stigmatisation ni jugement. Ensuite, travailler à la prévention, sensibiliser la société israélienne aux signes d’alerte, briser le silence autour du suicide et des troubles mentaux qui l’accompagnent souvent.
En Israël, une société marquée par des décennies de conflit, où l’héroïsme militaire est valorisé et où les blessures visibles sont reconnues, les blessures invisibles de l’âme restent souvent dans l’ombre. Les jeunes qui luttent silencieusement, comme Assaf l’a fait, ont peu d’endroits où chercher de l’aide. Ils voient le monde sans nuances, comme lui. Ils ont peur de l’autorité, de l’échec, de décevoir. Et personne ne les écoute vraiment.
Ofra, aujourd’hui figure centrale du combat contre le suicide en Israël, incarne une transformation remarquable : de la mère brisée à la militante de l’espoir. Elle ne peut pas ramener Assaf. Aucune organisation ne peut défaire cette tragédie. Mais elle peut s’assurer que d’autres familles ne vivent pas seules dans cette obscurité, que d’autres jeunes en détresse trouvent quelqu’un pour les écouter, et que la société israélienne commence enfin à prendre le suicide au sérieux – non comme une honte, mais comme une tragédie qui peut être prévenue.
Source de l’info : https://www.jpost.com/health-and-wellness/mind-and-spirit/article-908927
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