Michael Feuerstein n’est pas un psychologue ordinaire. Homme de conviction et de sensibilité, il a choisi de servir son pays non seulement par sa profession – aider les autres à comprendre leurs blessures émotionnelles – mais aussi en tant que soldat de réserve. Ses 400 jours de service en première ligne, dans les zones de destruction de Gaza et du Liban, l’ont confronté à une réalité que peu de professionnels de la santé mentale vivent aussi intensément : le paradoxe d’être formé pour soigner les traumas tout en les traversant soi-même.
C’est lors d’une pause au centre commercial Malha de Jérusalem, après ses premiers cent jours de déploiement, que la réalité a frappé Feuerstein de plein fouet. Autour de lui, des Israéliens riaient, mangeaient, faisaient leurs courses – une normalité qui lui semblait soudain étrangère, presque surréaliste. Il raconte : « J’étais de retour à la maison, mais je n’étais pas vraiment rentré à la maison. » Cette phrase, apparemment simple, résume une expérience profonde que vivent de nombreux combattants : ce sentiment d’être revenu physiquement, mais pas émotionnellement ou psychologiquement.
Le choc du retour a pris des formes multiples et déstabilisantes. Feuerstein décrit une sensation d’étrangeté envahissante, comme s’il était devenu un étranger sur sa propre planète. Il y avait un fossé infranchissable entre lui et les autres, une incompréhension radicale de ce qui se passait autour de lui. Pire encore, il ne comprenait pas ce qui lui arrivait à lui-même. Ces questions tourmentantes revenaient sans cesse : « Suis-je fou ? Est-ce que j’imagine ? Suis-je le seul à ressentir cela ? » Une nuit, chez lui, entouré de sa famille et particulièrement de sa femme, il s’est effondré en larmes, sans même pouvoir expliquer pourquoi. Il ne parvenait pas à la regarder en face, submergé par une culpabilité et une distance émotionnelle qu’il ne pouvait pas nommer.
Ce silence, cette incapacité à communiquer, trouve ses racines dans une culture masculine profondément ancrée. Les hommes sont élevés pour ne pas montrer leur faiblesse, pour rester forts et stoïques. Cette norme sociale, bien que conçue pour maintenir la résilience, devient souvent un prison émotionnelle. Feuerstein le reconnaît : la compréhension de son propre état n’est pas venue clairement ou d’un coup. Elle est arrivée lentement, en fragments, toujours accompagnée de doutes et de questions qui sabotaient sa propre légitimité. « Cela s’est-il vraiment passé ? Tu exagères, non ? Es-tu le seul à ressentir cela ? »
Sur le terrain, en revanche, tout semblait contrôlé et fonctionnel. Feuerstein et ses camarades accomplissaient leurs missions, maintenaient leurs amitiés, échangeaient des sourires et de l’humour. C’était la survie par la normalité. Mais sous cette surface, d’autres expériences continuaient à émerger – des images de destruction et de dévastation, des sentiments de terreur, d’anéantissement et de perte. La dichotomie était totale : dehors, c’était la maîtrise ; dedans, c’était le chaos.
Face à cette impossibilité à mettre en mots son expérience, Feuerstein a fait un choix courageux : transformer le trauma en création. Il a conçu une exposition intitulée « From the Battlefield to Home, an intimate journey » (Du champ de bataille à la maison, un voyage intime), composée de textes, de poèmes et d’images. Cette exposition donne une forme visuelle et émotionnelle à ce voyage singulier : de la guerre à la maison, du silence à l’expression, de la fragmentation vers la reconstruction, et de la douleur vers la possibilité de la guérison.
L’exposition n’est pas une simple décharge narcissique. Feuerstein l’a dédiée à tous ceux qui ont perdu ce qu’il y a de plus précieux sur les champs de bataille. Elle a déjà été présentée dans plusieurs cadres médicaux, académiques, thérapeutiques et communautaires en Israël – au Centre médical universitaire Hadassah-Ein Kerem à Jérusalem et à l’Université de Haïfa, notamment. Ces lieux prestigieux ne sont pas des hasards ; ils symbolisent la reconnaissance que cette œuvre porte une valeur qui dépasse le personnel pour rejoindre l’universel.
Mais Feuerstein ne s’arrête pas là. Il vient de partir pour 500 jours supplémentaires en Syrie. Cette fois, son anniversaire tombera après les Grandes Fêtes – ce sera la quatrième année consécutive qu’il le manquera en famille. Il votera également le 27 octobre depuis la Syrie. Cette continuité du service, malgré le trauma et la distance émotionnelle, révèle une détermination qu’il exprime sans héroïsme vulgaire : il reconnaît avoir réfléchi à sa propre mort possible au combat. « Nous avons des munitions, mais à la guerre, la plupart des menaces sont les explosions, l’artillerie. Il n’y a rien qui te protège vraiment. » Il a traversé des champs de mines. Les soldats connaissent les statistiques. Quatre-vingt-dix-neuf pour cent du temps, il n’avait pas peur, mais il a ressenti une « petite mort » au retour.
C’est justement ce paradoxe – cette bravoure mêlée de vulnérabilité – qui rend Feuerstein important pour Israël aujourd’hui. En transformant son expérience en art et en réflexion psychologique, il offre un modèle différent de ce que signifie être un homme et un soldat. Il montre qu’on peut être fort ET admettre sa fragilité, qu’on peut continuer à servir TOUT en reconnaissant le coût émotionnel de ce service.
L’exposition « From the Battlefield to Home » a été présentée le 28 septembre à 18h30 dans la soukka de l’Institut Feuerstein, situé à Jérusalem. Il est pertinent de noter que Feuerstein est le petit-fils du professeur Reuven Feuerstein, le célèbre psychologue développementaliste lauréat du Prix Israël, mondialement reconnu pour ses travaux sur l’apprentissage et la transformation cognitive. Cette filiation intellectuelle enrichit le contexte : la famille Feuerstein, depuis des générations, travaille à la reconstruction et à la guérison des esprits humains.
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