L’entrée massive de l’intelligence artificielle dans l’économie israélienne devrait, dans l’ensemble, stimuler la croissance et la productivité. Mais derrière ce constat relativement rassurant se cache une recomposition sociale profonde. Selon une analyse du Taub Center for Social Policy Studies in Israel, fondée sur un modèle théorique développé par le prix Nobel d’économie Daron Acemoglu, près de 30 % des travailleurs pourraient être affectés négativement par l’intégration accélérée de l’IA.

Le paradoxe majeur : certains groupes traditionnellement moins intégrés au marché du travail qualifié pourraient en tirer un bénéfice relatif, tandis que les principaux perdants seraient les titulaires d’un diplôme universitaire de premier cycle.

Une croissance globale… mais inégalement répartie

Le modèle utilisé distingue les tâches automatisables des tâches complémentaires à l’IA. Lorsque la technologie remplace des fonctions intermédiaires – analyse standardisée, rédaction technique, traitement de données, support administratif qualifié – elle exerce une pression directe sur les emplois occupés en grande partie par des diplômés de licence.

À l’inverse, les travailleurs occupant des emplois faiblement qualifiés mais difficilement automatisables (services physiques, logistique locale, assistance personnalisée) pourraient voir leur position relative se stabiliser, voire s’améliorer si la croissance globale stimule la demande.

De même, les détenteurs de diplômes avancés – chercheurs, ingénieurs de haut niveau, experts en données – devraient bénéficier d’une forte complémentarité avec l’IA. Leur productivité serait amplifiée plutôt que remplacée.

Pourquoi les diplômés de licence sont exposés

Depuis deux décennies, le diplôme de premier cycle constitue le pilier de la classe moyenne israélienne. Or ce sont précisément les emplois « cognitifs intermédiaires » qui se trouvent dans la zone de substitution technologique.

L’IA générative est capable de produire des rapports, d’analyser des contrats standards, de rédiger des synthèses, d’automatiser du code ou d’effectuer des diagnostics préliminaires. Ces fonctions étaient historiquement assurées par des diplômés universitaires dans les domaines du droit, de la gestion, des finances, du marketing ou des technologies de l’information.

Le risque n’est pas une disparition immédiate des emplois, mais une érosion progressive des salaires relatifs et une polarisation accrue entre élites hautement spécialisées et travailleurs peu qualifiés.

Un effet inattendu pour les Arabes et les ultra-orthodoxes

L’analyse suggère également que certaines populations marginalisées pourraient voir leur position relative évoluer. Les hommes ultra-orthodoxes et une partie de la population arabe, dont le taux d’emploi dans les secteurs technologiques intermédiaires reste inférieur à la moyenne nationale, pourraient ne pas être exposés de manière disproportionnée aux segments les plus automatisables.

Si l’IA entraîne une croissance globale de l’économie, les secteurs de services locaux, d’infrastructures ou de soins pourraient bénéficier d’un regain d’activité. Ces domaines emploient proportionnellement davantage de travailleurs issus de ces communautés.

Cependant, cela ne signifie pas une amélioration automatique. Tout dépendra de la capacité du système éducatif et des politiques publiques à intégrer ces populations dans les nouvelles chaînes de valeur technologiques.

Des écarts hommes-femmes appelés à se creuser

Le rapport souligne également un élargissement possible des inégalités de genre. De nombreuses femmes sont employées dans des fonctions administratives, éducatives ou de support susceptibles d’être partiellement automatisées. En parallèle, les domaines technologiques les plus rémunérateurs, où l’IA joue un rôle complémentaire, restent majoritairement masculins.

Sans intervention ciblée, l’écart salarial pourrait donc se renforcer.

Un enjeu politique majeur

Les auteurs du rapport mettent en garde contre les conséquences sociales d’une polarisation accrue. L’histoire économique montre que les périodes d’innovation rapide peuvent provoquer des tensions politiques lorsqu’une partie significative de la classe moyenne perçoit une dégradation de son statut.

En Israël, où les fractures sociales – religieuses, ethniques, territoriales – sont déjà prononcées, une nouvelle ligne de division fondée sur l’exposition technologique pourrait amplifier les tensions existantes.

La clé : formation et adaptation

Le scénario global reste positif en termes de croissance agrégée. Mais le bénéfice collectif ne garantit pas une répartition équitable. Les politiques publiques devront jouer un rôle central : reconversion professionnelle, montée en compétences numériques, accès élargi aux formations avancées, soutien ciblé aux travailleurs intermédiaires.

L’IA n’est ni intrinsèquement destructrice ni automatiquement inclusive. Elle agit comme un multiplicateur de dynamiques préexistantes. Dans une économie aussi innovante qu’Israël, la question n’est pas de savoir si l’IA transformera le marché du travail – mais comment la société choisira d’accompagner cette transformation.