Elle s’appelait Eileen Steiner, née au Canada en 1936. Elle rêvait d’être vétérinaire, avait grandi dans le New Jersey, parlait couramment l’informatique dans les premières heures de cette industrie à Manhattan, et n’avait strictement aucun lien avec le monde du renseignement. Elle allait pourtant devenir l’une des combattantes les plus décisives de l’unité Césarée du Mossad, celle qui rendit possible l’une des opérations spéciales les plus audacieuses de l’État d’Israël. L’histoire de « Yaël », son nom de code opérationnel, est publiée dans le livre « Aviv Neorim » (Jeunesse) des auteurs Avner Shur et Aviram Halevi, dont Ynet a publié un long extrait. C’est le portrait d’une femme absolument hors du commun, dont le parcours dit autant sur ce qu’est réellement le Mossad que sur ce qu’elle était.
Son chemin vers le renseignement israélien est une suite de ruptures et de reconversions. Fille d’un physicien respecté — qui travailla dans le même laboratoire qu’Albert Einstein — et d’une mère dévouée au foyer, Eileen grandit dans un environnement bourgeois américain traditionnel, guidée par un père autoritaire qui lui interdit une carrière vétérinaire au motif que « ce n’est pas un métier pour une femme ». Elle se retrouve infirmière malgré elle, puis se rebelle, rejoint l’Université Columbia, y étudie la psychologie et les sciences informatiques — un domaine pionnier à l’époque — et gravit rapidement les échelons d’une entreprise technologique new-yorkaise jusqu’à devenir responsable senior de l’informatique avec appartement à Manhattan, voiture de société et salaire de cadre. L’American Dream accompli avant 30 ans. Mais quelque chose manque.
C’est son mari Wayne, d’une famille sioniste, qui lui ouvre les yeux sur Israël et le sionisme. Après leur divorce, Eileen fait ce que peu d’Américains osent : elle vend ses meubles, boucle une valise, et prend l’avion pour un pays que la moitié du monde considérait en 1968 comme voué à l’anéantissement. C’est précisément cette fragilité d’Israël — cette condition d’underdog que personne ne croit capable de survivre — qui l’attire. Elle s’installe à Herzliya, trouve un emploi dans une industrie de défense grâce à un cousin éloigné de son père, et commence une longue période de solitude. Ni les hommes israéliens, ni la langue hébraïque ne lui semblent accessibles. Trois ans de vie suspendue, jusqu’à ce qu’un contact rencontré dans un cours d’hébreu lui propose, par l’intermédiaire de ses relations, d’envoyer une candidature au Mossad.
La rencontre avec Mike Harari, le légendaire commandant de l’unité Kidon — l’unité des opérations spéciales les plus sensibles —, est décisive. Harari l’interroge longuement, la teste, hésite. Ce qui le convainc finalement, c’est un moment de vérité brut : elle plante son regard dans le sien et lui dit simplement — « Je veux valoir quelque chose. Je veux faire quelque chose qui vaille. Si je vaux quelque chose à tes yeux, je veux contribuer à l’État d’Israël. » Cette ligne, simple et directe, bascule la décision. Harari la recommande. Le directeur du Mossad Zvi Zamir l’entérine. Elle rejoint l’unité Césarée en 1971 sous le nom de « Yaël ».
Sa mission à Beyrouth, préparée pendant des mois depuis Bruxelles — sa ville de couverture —, est de surveiller les appartements des trois organisateurs du massacre des athlètes israéliens aux Jeux olympiques de Munich en 1972 : Youssef el-Najjar, Kamal Adwan et Kamal Nasser. Sa couverture : une auteure britannique travaillant sur une série télévisée consacrée à Lady Hester Stanhope, une aristocrate du XVIIIe siècle qui avait traversé le désert syrien à cheval. La légende est si bien construite qu’elle intègre les cercles littéraires et intellectuels de Beyrouth, est invitée à des réceptions de poètes libanais, et s’installe finalement dans un appartement dont les fenêtres donnent directement sur les logements des trois cibles. Nuit après nuit, elle consigne tout : les horaires d’allumage et d’extinction des lumières, les allées et venues, les gardes du corps, les véhicules, les habitudes. Ces données constituent l’intelligence de terrain qui rend possible l’opération « Printemps de Jeunesse » du 10 avril 1973. Quand l’officier du Mossad Avitar la retrouve à Beyrouth deux jours avant les frappes et lui pose la question décisive — les voisins d’en face sont-ils chez eux ? — elle répond sans hésiter : « Ils sont là, tous les trois. » Ce soir-là, une équipe combinée Mossad-Tsahal sous commandement d’Ehud Barak et Mano Shaked élimine les trois responsables du massacre de Munich dans leurs propres appartements beyrouthins.
Source : Ynet






