À l’écart des circuits touristiques classiques de Chypre, un lieu singulier a pris, au fil des derniers mois, une dimension inattendue pour de nombreux Israéliens. Connu sous le nom de “forêt secrète”, ce site niché dans une région boisée du nord de l’île est passé du statut de centre de bien-être discret à celui de véritable refuge émotionnel et psychologique pour des survivants, des familles endeuillées, des soldats et des réservistes marqués par la guerre déclenchée après le 7 octobre.
Le projet a été fondé par un entrepreneur israélien issu d’un milieu religieux, installé depuis plusieurs années à Chypre. À l’origine, l’ambition était modeste : créer un espace de reconnexion à la nature, loin du tourisme de masse, centré sur la santé du corps et de l’esprit. Mais les événements tragiques qui ont bouleversé Israël ont radicalement transformé la vocation du lieu. Du jour au lendemain, les réservations se sont effondrées, avant que le site ne se réinvente en espace d’accueil pour des groupes profondément traumatisés.
Dès les premières semaines suivant l’attaque du 7 octobre, des survivants de la rave Nova, des parents endeuillés, des blessés physiques et psychologiques, ainsi que des soldats en service actif ou en réserve, ont commencé à arriver par vagues successives. Le lieu est alors devenu un espace de respiration hors d’Israël, mais sans rupture avec l’identité israélienne. Hébreu omniprésent, nourriture adaptée aux habitudes israéliennes, présence de cadres communautaires et religieux : tout a été pensé pour offrir un sentiment de continuité, dans un environnement pourtant étranger.
Le modèle de fonctionnement repose sur une combinaison de séjours encadrés, de programmes thérapeutiques et de retraites individuelles. Méditation guidée, ateliers corporels, respiration, travail émotionnel, alimentation saine et temps prolongé en pleine nature constituent le socle de l’expérience proposée. Pour beaucoup de participants, il ne s’agit pas d’un luxe, mais d’une nécessité vitale après des mois de tension permanente, de pertes humaines et de fatigue morale accumulée.
Le financement de ces séjours a rapidement posé un défi majeur. Face à l’ampleur des besoins, plusieurs organisations humanitaires et associations israéliennes et internationales sont intervenues pour soutenir financièrement l’accueil des groupes les plus vulnérables. Aujourd’hui, une part significative des visiteurs du site est constituée de personnes directement touchées par la guerre, tandis que le reste du public permet d’assurer l’équilibre économique du lieu.
Au-delà de la dimension thérapeutique, la “forêt secrète” est devenue un symbole d’un phénomène plus large : la recherche, par une partie de la société israélienne, d’espaces de reconstruction hors du territoire national, sans pour autant rompre le lien avec Israël. Chypre, par sa proximité géographique, culturelle et sécuritaire, s’est imposée comme un choix naturel. Ce type de lieu répond à un besoin que les structures officielles israéliennes peinent encore à couvrir pleinement.
Le projet continue d’évoluer. De nouvelles extensions sont prévues, notamment des espaces séparés destinés exclusivement aux hommes ou aux femmes, afin de répondre à des sensibilités culturelles et religieuses spécifiques. Cette évolution suscite à la fois de l’intérêt et des débats, mais elle témoigne surtout d’une demande persistante.
Dans un contexte où la société israélienne reste profondément marquée par la guerre, la “forêt secrète” illustre une réponse non institutionnelle à un traumatisme collectif. Elle pose aussi une question plus large : jusqu’où les initiatives privées et communautaires devront-elles pallier les limites des dispositifs publics de prise en charge psychologique, dans un pays confronté à des crises sécuritaires répétées.






