
Une avancée scientifique majeure pourrait transformer, à terme, la manière dont la maladie de Crohn est détectée et prise en charge. Une vaste étude canadienne révèle qu’une anomalie du système immunitaire, mesurable par une simple prise de sang, peut être détectée plusieurs années avant l’apparition des premiers symptômes cliniques de la maladie. Cette découverte ouvre la voie à un dépistage précoce chez les personnes à risque et, potentiellement, à des stratégies de prévention encore inédites.
La maladie de Crohn est une maladie inflammatoire chronique de l’intestin, appartenant au groupe des maladies inflammatoires chroniques de l’intestin, qui incluent également la rectocolite hémorragique. Elle touche le tube digestif, parfois sur toute sa longueur, et se manifeste par des douleurs abdominales persistantes, des diarrhées chroniques, une fatigue intense, une perte de poids et une altération significative de la qualité de vie. Ces dernières décennies, l’incidence de la maladie a fortement augmenté, en particulier chez les enfants et les jeunes adultes, ce qui inquiète la communauté médicale internationale.
L’étude, publiée dans la revue scientifique Clinical Gastroenterology and Hepatology, s’inscrit dans un vaste programme de recherche international mené depuis 2008, connu sous le nom de projet CCC-GEM. Ce programme suit plusieurs milliers de proches au premier degré de patients atteints de la maladie de Crohn, afin de mieux comprendre les mécanismes précoces qui conduisent à l’apparition de la maladie. Dans l’analyse récente, les chercheurs ont examiné les données de 381 participants initialement en bonne santé, mais ayant un lien familial direct avec des patients atteints. Au cours du suivi, 77 d’entre eux ont développé la maladie.
Le résultat clé de l’étude repose sur l’identification d’une réponse immunitaire anormale dirigée contre une protéine bactérienne appelée flagelline. Cette protéine est présente dans les flagelles, de minuscules structures permettant aux bactéries intestinales de se déplacer. Chez une proportion significative des participants ayant développé la maladie par la suite, les chercheurs ont détecté des niveaux élevés d’anticorps de type IgG dirigés contre une partie très spécifique de cette flagelline, appelée le « peptide charnière ». Cette réponse immunitaire était mesurable dans le sang bien avant toute manifestation clinique.
Selon les chercheurs, plus de 30 % des participants qui ont ensuite développé la maladie présentaient déjà cette signature immunologique au début du suivi. En moyenne, près de deux ans et demi se sont écoulés entre la détection de ces anticorps et le diagnostic officiel de la maladie. Ce délai est particulièrement important, car il correspond à une phase dite pré-clinique, durant laquelle la maladie est déjà en train de s’installer sans provoquer encore de symptômes visibles.
L’un des aspects les plus marquants de cette découverte est que cette réponse immunitaire anormale était présente même lorsque tous les autres examens médicaux étaient normaux. Les marqueurs classiques de l’inflammation, comme la CRP dans le sang ou la calprotectine dans les selles, ne montraient aucune anomalie. De même, les tests évaluant la perméabilité intestinale étaient souvent dans les normes. Cela suggère que la dérégulation du système immunitaire précède l’inflammation visible et pourrait jouer un rôle central dans le déclenchement de la maladie.
Les analyses microbiologiques ont montré que les anticorps détectés ciblaient principalement des flagellines produites par des bactéries intestinales appartenant à la famille des Lachnospiraceae, et en particulier au genre Roseburia. Ces bactéries font normalement partie du microbiote intestinal sain. Le fait que le système immunitaire développe une réponse exagérée contre elles renforce l’hypothèse selon laquelle la maladie de Crohn résulte, au moins en partie, d’une interaction anormale entre l’organisme et sa flore intestinale.
Le professeur Nathan Gloock, spécialiste en gastro-entérologie dans un grand centre médical israélien, souligne l’importance de cette découverte pour les familles concernées par la maladie. Selon lui, la possibilité d’identifier avec plus de précision, à l’avenir, les personnes les plus à risque au sein d’une même famille pourrait permettre un suivi médical rapproché et personnalisé. Il insiste toutefois sur le fait que cette approche reste, pour l’instant, au stade de la recherche et n’est pas encore utilisable en pratique clinique courante.
Les chercheurs se montrent eux-mêmes prudents. Ils rappellent que l’étude ne démontre pas encore le mécanisme exact par lequel cette réponse immunitaire conduit à l’apparition de la maladie de Crohn. Des travaux complémentaires sont en cours afin de confirmer ces résultats dans d’autres populations et de mieux comprendre le rôle précis de cette réaction immunitaire dans la cascade biologique de la maladie.
Si ces résultats sont confirmés, ils pourraient toutefois représenter un tournant majeur. Pour la première fois, la perspective d’un dépistage sanguin précoce de la maladie de Crohn devient crédible, ouvrant la porte à une médecine préventive ciblée. L’idée de pouvoir intervenir avant même l’apparition des symptômes, afin de retarder ou d’éviter le développement de la maladie, constitue un espoir considérable pour les patients et leurs familles.





