Une vive polémique secoue actuellement Elbit Systems, l’un des fleurons de l’industrie de défense israélienne, après la révélation d’un différend profond entre la direction et une partie importante de ses salariés. Au cœur de la controverse : un séjour de détente prévu à Eilat pour les employés du groupe, qui cristallise un sentiment d’injustice et de colère rarement observé dans l’entreprise.
Selon des informations publiées par la presse économique israélienne, Elbit aurait décidé de financer intégralement les vacances à Eilat de près de 10 000 salariés employés sous contrat individuel, tandis qu’environ 5 000 employés syndiqués, relevant d’accords collectifs, devraient quant à eux débourser près de 6 300 shekels par couple pour participer au même séjour. Une décision vécue par ces derniers comme une véritable humiliation.
« Une gifle en plein visage »
« Une avarice d’un niveau jamais vu, une gifle en plein visage de chacun d’entre nous », dénoncent des employés de filiales du groupe. Dans plusieurs sites industriels d’Elbit à travers le pays, notamment à Rehovot et Holon, des affiches de protestation ont été placardées ces derniers jours dans les couloirs et les espaces de travail. Les messages sont sans équivoque : la direction est accusée de traiter une partie de ses salariés comme des « employés de seconde zone ».
Dans un communiqué interne adressé aux employés d’El-Op, l’une des principales filiales d’Elbit, les représentants du personnel dénoncent une « décision autoritaire, unilatérale et totalement déconnectée de la réalité ». Ils affirment que la direction « a choisi de montrer exactement ce que nous valons à ses yeux : des travailleurs invisibles, faibles, dont on peut ignorer les droits ».
Le contraste avec les résultats financiers
La colère est d’autant plus vive que cette décision intervient dans un contexte de prospérité exceptionnelle pour le groupe. Elbit Systems, contrôlé par l’homme d’affaires Miki Federman et coté à la Bourse de Tel-Aviv, a franchi il y a peu, pour la première fois de son histoire, la barre symbolique des 100 milliards de shekels de capitalisation boursière.
Au troisième trimestre 2025, le groupe a enregistré un chiffre d’affaires record de 1,9 milliard de dollars et affiche un carnet de commandes particulièrement impressionnant, estimé à 25,2 milliards de dollars. Des chiffres qui témoignent de la forte demande internationale pour les systèmes d’armement et de défense développés par Elbit, notamment dans le contexte géopolitique tendu que traverse la région.
C’est précisément ce contraste entre la réussite financière du groupe et le traitement perçu comme inéquitable des salariés qui alimente la colère. « Pendant que le PDG gagne 75 millions de dollars, l’entreprise choisit d’économiser sur notre dos », affirme un employé interrogé sous couvert d’anonymat. « Depuis le 7 octobre, nous avons tous porté le fardeau sans poser de questions. Nous travaillons jour et nuit, parfois 25 heures sur 24, pour répondre aux commandes et aux défis de production. La société réussit, mais les travailleurs sont exclus de cette réussite. »
Une mobilisation qui s’étend
El-Op n’est pas la seule entité concernée. Des mouvements de protestation similaires ont été observés ces derniers jours dans d’autres filiales d’Elbit, notamment Elisra à Holon, Spectralink, Tadiran Telecom et d’autres sites du groupe. Dans plusieurs de ces entreprises, les comités d’employés ont appelé à un boycott pur et simple de l’inscription au séjour à Eilat.
« Nous prendrons diverses mesures pour faire passer un message clair à la direction : le respect doit être réciproque », a déclaré un représentant syndical à la presse économique. Selon plusieurs sources internes, une initiative est en cours pour coordonner l’action de l’ensemble des comités d’employés du groupe Elbit, avec l’objectif de créer un comité central capable de négocier directement avec la direction au nom de plusieurs milliers de salariés.
Le poids de la guerre et de l’effort national
Les protestations interviennent après plus de deux années d’activité industrielle particulièrement intense, sur fond de guerre prolongée en Israël et de demande accrue de la part des clients étrangers. Depuis le déclenchement du conflit, les usines d’Elbit fonctionnent à plein régime, fournissant des systèmes critiques à Tsahal et à de nombreux partenaires internationaux.
Pour de nombreux salariés, cette mobilisation sans relâche faisait naître l’espoir d’une reconnaissance tangible de leurs efforts. « Nous n’avons rien demandé pendant la guerre. Nous étions là, présents, engagés, conscients de l’importance nationale de notre travail », explique un employé. « Aujourd’hui, on nous demande de payer pour un séjour que d’autres obtiennent gratuitement. C’est vécu comme une profonde trahison. »
La réponse officielle d’Elbit
Face à la montée de la colère, Elbit Systems a publié une réaction officielle visant à calmer les esprits. « Tous les employés de l’entreprise ont été invités à participer au séjour », indique le communiqué. « Les salariés relevant d’accords collectifs bénéficient de budgets de loisirs conformément aux accords signés avec eux, et il leur a été proposé de financer leur participation à partir de ces budgets. La participation de l’entreprise au financement des activités annuelles est identique pour chaque employé. »
Une explication qui peine toutefois à convaincre les syndicats, lesquels estiment que l’égalité budgétaire invoquée par la direction ne se traduit pas, dans les faits, par une égalité de traitement réel.
Un symbole au-delà du séjour à Eilat
Au-delà de la question spécifique du séjour à Eilat, cette affaire révèle des tensions plus profondes entre direction et salariés dans l’un des groupes industriels les plus stratégiques du pays. Elle pose aussi la question du partage des fruits de la croissance, de la reconnaissance du travail collectif et de l’équilibre entre performance économique et justice sociale.
Alors que les discussions internes se poursuivent et que les comités d’employés envisagent de nouvelles actions, une chose est claire : pour beaucoup de salariés d’Elbit, ce séjour à Eilat est devenu le symbole d’un malaise bien plus large, celui d’un fossé grandissant entre la réussite spectaculaire du groupe et le sentiment d’abandon ressenti par une partie de ceux qui contribuent chaque jour à cette réussite.






