Sukkot, la fête des Cabanes, est depuis des millénaires le moment où la tradition juive célèbre l’unité du peuple. Mais cette année, en 2026, elle invite à une réflexion particulièrement pertinente pour les Israéliens, traversée par une question fondamentale : comment rester unis lorsque nos visions diffèrent, nos valeurs divergent, nos aspirations nous tirent dans des directions opposées?

La fête propose deux modèles distincts d’unité à travers ses deux mitzvot emblématiques : la sukkah et les Quatre Espèces. Le premier modèle, celui de la sukkah, suggère une unité par la ressemblance. Chacun s’asseoit sous le même toit fragile, exposé aux mêmes éléments. Pour les Israéliens, cette image a pris ces dernières années une dimension tragiquement concrète. Pendant près de trois ans, les habitants du pays ont connu une version bien plus austère et périlleuse de cette vulnérabilité partagée. Ils se sont retrouvés côte à côte dans les abris d’urgence aux côtés d’étrangers, parfois sans rien de visible en commun. Sous les tirs de roquettes, les différences qui les séparaient ordinairement se sont soudainement réduites. À l’intérieur d’un abri, tous faisaient face au même danger. C’était une unité forgée par la nécessité, par l’exposition commune à une menace.

Mais les Quatre Espèces offrent un modèle tout différent. Chacune possède sa propre forme, sa propre texture, son apparence distinctive. Elles sont rassemblées en un seul bouquet, mais chaque branche, chaque fruit conserve son individualité. Leur unité ne dépend pas du fait de devenir semblables, mais de rester différents tout en étant liés ensemble. C’est un enseignement profondément pertinent pour une société plurielle comme Israël, où les visions du monde, les valeurs religieuses, politiques et sociales peuvent être radicalement divergentes.

La tradition rabbinique, dans un midrash classique, a organisé les différences entre ces espèces en une hiérarchie révélatrice. Au sommet trône l’étrog, qui possède à la fois le goût et l’arôme. Sous lui se placent le loulav et le myrte, chacun ne possédant qu’une seule de ces qualités : le loulav produit du fruit mais n’offre aucun parfum, tandis que le myrte sent bon sans pouvoir fructifier. Au dernier rang se trouve l’arava, la branche de saule, qui ne possède ni le goût ni l’arôme. Elle semble la moins importante, la moins attrayante des quatre.

Pourtant, cette branche apparemment insignifiante possède une qualité que les autres n’ont pas, et qui change tout : sa flexibilité remarquable. Ses longues tiges souples se plient facilement plutôt que de se casser sous la pression. À l’inverse, la tige du myrte est plus ferme, plus rigide. L’arava survit non pas en résistant à chaque force qui la sollicite, mais en sachant comment céder sans perdre sa structure. Cette capacité à plier sans se briser offre une force d’un autre type. Confrontée à une force opposée, comme un vent puissant, l’arava se plie juste assez pour la supporter et s’en dégager intact. Dans les relations humaines et la vie publique, nous appelons cette capacité le compromis.

L’attrait de l’arava est facile à négliger car les idées qui nous attirent généralement possèdent un charme plus évident. Nous sommes attirés par certaines idées pour des raisons diverses, et nous les poursuivons souvent dans leur forme la plus complète. Certaines idées nous séduisent parce qu’elles sont altières comme le loulav, qui s’élève droitement au-dessus des autres espèces. Ce sont des visions idéologiques qui offrent un sens du but, de l’ambition, une vision plus large de ce que nous pouvons devenir. Leur puissance réside dans l’aspiration : elles élèvent notre regard au-delà des circonstances immédiates et nous appellent vers quelque chose de plus grand que nous-mêmes. C’est particulièrement vrai en Israël, société fondée sur des idéaux forts et des visions ambitieuses du futur.

D’autres idées nous attirent parce qu’elles ressemblent à l’étrog : belles, arrondies, complètes. Dans le symbolisme rabbinique, l’étrog possède à la fois le goût et l’arôme. Il donne l’impression de quelque chose de total et de complet, avec tous les éléments nécessaires en place. Certaines idées nous séduisent parce qu’elles ressemblent à un étrog : elles promettent des solutions globales. Elles semblent aborder plusieurs préoccupations concurrentes à la fois plutôt que de nécessiter un équilibre constant entre des valeurs opposées.

Or, dans une démocratie complexe comme Israël, avec ses enjeux sécuritaires, ses défis sociaux, ses tensions internes, la tentation est grande de chercher le loulav ou l’étrog : des solutions qui montent haut, qui embrassent tout, qui offrent une clarté absolue. Mais c’est peut-être la sagesse de l’arava que nous oublions. La société israélienne, pour prospérer durablement, a besoin de la souplesse de celui qui sait que le compromis n’est pas une trahison, mais une force. Il faut pouvoir plier sans se rompre, accueillir des visions différentes dans un même ensemble, maintenir ses valeurs tout en respectant celles des autres.

Sukkot 2026 invite donc les Israéliens à une méditation sur cette flexibilité qui permet la survie, la cohésion et la croissance. Les trois dernières années ont montré la puissance de l’unité dans le danger. Maintenant vient le temps de cultiver une autre sorte d’unité : celle qui reconnaît la diversité, qui accepte le compromis non comme une défaite mais comme la sagesse de l’arava.

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