Un phénomène rare est en train de bouleverser le marché de l’emploi israélien : la création accélérée d’un métier devenu obligatoire par la loi, assortie d’un besoin immédiat de 2 000 professionnels qualifiés, d’un salaire d’entrée de 16 000 shekels et d’une flambée des rémunérations de près de 50 % en un an.
Ce métier, encore largement méconnu du grand public, porte un nom : DPO – Data Protection Officer, ou responsable de la protection de la vie privée.


Quand chaque clic devient un risque juridique

Chaque jour, sans y penser, les citoyens israéliens laissent derrière eux une trace numérique :
applications de stationnement, inscriptions scolaires, caméras intelligentes dans l’espace public, badges biométriques au travail. Toutes ces données — localisation, identité, informations médicales ou biométriques — sont stockées, traitées et parfois externalisées vers des prestataires privés.

Ce flux massif de données constitue le carburant de l’économie numérique et de l’intelligence artificielle. Mais il représente aussi un risque majeur pour la vie privée, suffisamment sérieux pour pousser le régulateur israélien à intervenir de manière inédite.


Une obligation légale qui change tout

Avec l’entrée en vigueur du correctif n°13 de la loi sur la protection de la vie privée, la plupart des organismes publics et de nombreux acteurs privés sont désormais tenus de nommer un DPO.
La phase de tolérance est terminée : l’application active de la loi commence, déclenchant une ruée sans précédent vers ces profils rares.

« Je ne me souviens pas de la dernière fois où l’on a inventé un métier en disant : dans un an, il nous en faut 2 000 »,
explique Alon Bachar, ancien directeur de l’Autorité israélienne de protection de la vie privée.


Un rôle hybride, au carrefour du droit et de la technologie

Le DPO n’est ni un juriste classique, ni un expert IT traditionnel.
Son rôle est celui d’un garde-fou organisationnel, chargé d’anticiper les atteintes à la vie privée avant qu’elles ne se produisent.

Ses responsabilités incluent notamment :

  • l’identification de traitements de données à haut risque,
  • la réalisation d’analyses d’impact sur la vie privée,
  • la gestion en temps réel de fuites de données ou d’incidents cyber,
  • le dialogue avec le régulateur,
  • et un reporting direct à la direction générale, en toute indépendance.

« Le DPO est le point de pivot entre le juridique, la technologie et la régulation », résume Bachar.


Une pénurie critique de profils qualifiés

Le problème : ces profils n’existent presque pas.
Selon les estimations, seulement 200 personnes en Israël possèdent aujourd’hui une expertise solide à la fois juridique et technologique à un niveau compatible avec les exigences d’un grand organisme.

Le marché est donc ouvert à deux populations principales :

  • des avocats prêts à se former à la technologie,
  • des experts IT, cybersécurité ou conformité souhaitant évoluer vers un rôle stratégique et managérial.

Explosion de la demande… et des salaires

Les chiffres sont sans équivoque. D’après les données du cabinet de recrutement Codex :

  • la demande en juristes spécialisés en protection de la vie privée a été multipliée par cinq en un an,
  • le salaire moyen des profils avec 3 à 5 ans d’expérience est passé de 15 000 à 22 500 shekels,
  • les débutants (0-2 ans) commencent aujourd’hui autour de 16 000 shekels,
  • même les profils seniors voient leurs revenus continuer à progresser.

Cette dynamique est alimentée par une menace financière très concrète : le nouveau cadre légal permet désormais d’imposer des amendes pouvant atteindre des millions de shekels en cas de manquement ou d’absence de DPO.


Quels organismes sont concernés ?

La loi ne vise pas uniquement l’État. Elle s’applique à :

  • tous les ministères et collectivités locales,
  • les banques et compagnies d’assurance,
  • les hôpitaux et caisses de santé,
  • les entreprises dont l’activité principale repose sur la collecte de données,
  • mais aussi leurs sous-traitants, parfois par milliers.

Dans le secteur public, le DPO doit être interne.
Dans le privé, un DPO externe est autorisé — mais uniquement s’il maîtrise en profondeur les processus internes de l’organisation.


Une vague de formations sans précédent

Face à l’urgence, un écosystème de formations s’est développé à grande vitesse :

  • universités (Tel-Aviv, Technion, Bar-Ilan, Hébraïque de Jérusalem),
  • Ordre des avocats,
  • plateformes spécialisées comme PrivMatch,
  • organismes technologiques tels que John Bryce.

Les formations durent entre 40 et 80 heures, pour un coût allant de 5 000 à 20 000 shekels, selon le niveau et l’orientation cyber.


Un métier d’avenir… né de la contrainte

À contre-courant des licenciements dans la tech, le métier de DPO s’impose comme l’un des rares rôles en hyper-croissance, porté non par la mode, mais par la loi, la peur du risque et la transformation numérique.

Dans une économie fondée sur la donnée, protéger la vie privée est devenu une fonction stratégique.
Et en Israël, cette fonction manque cruellement de professionnels.