Pour de nombreux olim francophones, l’administration israélienne est perçue comme un labyrinthe chronophage. Files d’attente, formulaires imprimés, rendez-vous reportés, documents manquants : cette image persiste alors même que, depuis plusieurs années, l’État israélien a massivement investi dans la dématérialisation. Le paradoxe est frappant : beaucoup de démarches peuvent aujourd’hui être effectuées en ligne, mais continuent à être réalisées sur papier, avec un coût caché élevé en temps, en énergie et parfois en argent.

Le cœur du système numérique israélien repose sur le portail gov.il, qui centralise une grande partie des services publics. Ce portail n’est pas un simple site d’information : il permet d’effectuer des démarches concrètes, de déposer des demandes, de suivre des dossiers et d’accéder à des outils de vérification d’éligibilité. Pourtant, beaucoup de nouveaux immigrants ne l’utilisent qu’occasionnellement, souvent parce qu’ils pensent que “leur cas est particulier” ou que “c’est plus sûr d’y aller en personne”.

Cette préférence pour le papier a un coût réel. La première conséquence est la perte de droits par retard. Certaines aides, exonérations ou réductions doivent être demandées dans des délais précis. Lorsqu’une démarche peut être faite en ligne en quelques minutes mais qu’elle est repoussée faute de déplacement, le délai peut être dépassé. Le droit existe toujours sur le papier, mais il devient inapplicable dans les faits. C’est l’une des sources les plus fréquentes de pertes financières évitables chez les olim.

Un exemple emblématique concerne la vérification d’éligibilité aux aides et avantages. L’État met à disposition un calculateur officiel d’éligibilité, accessible en ligne, permettant d’identifier certains droits potentiels selon la situation personnelle et familiale. Beaucoup de francophones ignorent cet outil et préfèrent attendre un rendez-vous physique ou demander conseil de manière informelle. Résultat : des aides ne sont jamais demandées, non par refus, mais par simple absence d’initiative.

Les démarches liées à l’emploi et à la formation illustrent le même phénomène. Le Service de l’Emploi et le Ministère de l’Alyah et de l’Intégration proposent des formulaires et des procédures en ligne pour l’orientation professionnelle, les formations subventionnées ou l’accompagnement à la reconversion. Pourtant, de nombreux olim continuent à se déplacer physiquement, parfois à plusieurs reprises, alors qu’une grande partie du processus pourrait être initiée à distance. Ce choix n’est pas anodin : chaque déplacement représente du temps non travaillé, des frais de transport et une charge mentale supplémentaire.

La santé est un autre domaine où le numérique est sous-utilisé. L’inscription à une koupat holim, certaines mises à jour de statut ou des démarches liées à l’assurance nationale peuvent être effectuées en ligne ou partiellement en ligne. Le Bituah Leumi propose de nombreux services numériques, mais beaucoup d’olim continuent à privilégier le guichet par crainte de mal faire. Cette prudence est compréhensible, mais elle entraîne souvent des retards inutiles, voire des doubles démarches.

Pourquoi cette résistance au numérique persiste-t-elle ? La barrière linguistique joue un rôle important. Même lorsque les interfaces sont disponibles en anglais, le vocabulaire administratif reste intimidant. À cela s’ajoute une méfiance culturelle : beaucoup de francophones ont été habitués à des systèmes où le “papier tamponné” est perçu comme plus sûr que le dossier numérique. En Israël, cette logique est de moins en moins valable. Dans de nombreux cas, la démarche en ligne est la référence officielle, et le guichet n’est qu’une alternative.

Il existe aussi une dimension psychologique. Faire une démarche en ligne donne l’impression d’être seul face à l’administration, sans interlocuteur humain. Or, beaucoup de plateformes numériques permettent aujourd’hui de suivre l’avancement d’un dossier, de recevoir des notifications et, le cas échéant, de compléter des documents manquants sans tout recommencer. Cette traçabilité est parfois supérieure à celle d’une démarche papier, où un document peut être perdu ou mal classé.

Le coût économique de cette sous-utilisation du numérique est rarement évalué. Pourtant, si l’on additionne les heures passées dans les transports, les absences au travail, les délais de traitement prolongés et les aides non perçues à temps, la facture est élevée. Pour un foyer, cela peut représenter plusieurs jours, voire plusieurs semaines de revenu sur une année. Dans un contexte de coût de la vie élevé, ce n’est pas anecdotique.

Adopter les démarches en ligne ne signifie pas renoncer totalement au contact humain. Cela signifie utiliser le canal le plus efficace au bon moment. Initier une démarche en ligne, vérifier son éligibilité, déposer un dossier numérique, puis se rendre physiquement à un rendez-vous lorsque c’est réellement nécessaire : cette combinaison est souvent la plus efficace. Elle réduit la charge administrative et permet de se concentrer sur l’essentiel : l’intégration professionnelle et familiale.

Pour les olim francophones, le passage au numérique n’est donc pas un détail technique, mais un véritable levier d’intégration économique. Moins de temps perdu, moins d’erreurs, moins de droits oubliés : ce sont autant d’économies invisibles mais bien réelles. Dans un système où l’information existe mais doit être activée, savoir utiliser les outils en ligne est devenu une compétence clé, au même titre que la langue ou la connaissance du marché du travail.