Ils sont plus de cent mille. Cent mille Israéliens bloqués à l’étranger depuis la fermeture de l’espace aérien israélien au début de l’opération Shaagat HaAri. À Rome, Washington, Francfort ou Athènes, chacun gère l’attente à sa façon — entre anxiété, résignation et, pour certains, une forme d’optimisme forcé qui ressemble presque à de la sagesse.


Rome, jour par jour

Noya est à Rome depuis la fermeture du ciel. Elle avait voyagé avec une compagnie italienne — ce qui la place en dehors des priorités des vols de rapatriement israéliens. Elle attend, scotchée aux informations, sans certitude sur la date de son retour. « Nous essayons en permanence de comprendre ce qui se passe, dans une totale incertitude. Nous avons tenté de contacter notre compagnie aérienne, mais elle-même ne sait pas ce qui va se passer. »

L’attente romaine n’est pas insupportable en soi — la ville aide. Mais quelque chose a changé dans la nature du séjour. « Si on doit être coincés quelque part, autant que ce soit à Rome. Mais ce n’est plus des vacances, ce n’est plus la même expérience qu’avant. » Chaque soir, Noya et son compagnon règlent leur chambre pour la nuit suivante, et seulement pour la nuit suivante. « Nous fermons l’hôtel chaque jour pour le lendemain, dans l’espoir qu’on nous annonce que le ciel rouvre et qu’on peut rentrer. »


À mi-chemin dans les airs, le pilote annonce la guerre

Johnny vivait une situation encore plus saisissante. Il faisait partie d’une délégation en déplacement aux États-Unis et se trouvait à bord d’un avion, à mi-chemin vers Israël, quand le commandant de bord a pris le micro pour annoncer le début des bombardements sur l’Iran. L’avion a fait demi-tour vers Washington. Johnny y est resté jusqu’à ce mardi, avant de se diriger vers Athènes pour tenter sa chance. La logique est simple et rodée : Athènes a historiquement servi de hub pour les vols de rapatriement israéliens lors des crises précédentes. « D’après l’expérience passée, beaucoup de vols ont décollé d’Athènes vers Israël. C’est le raisonnement derrière ce qu’on fait. »


La limonade avec le citron

Lior Shaltiel, habitant de Holon, avait prévu un simple week-end en Allemagne avec son père Eyal — une escapade pour célébrer la fin de son stage chez un cabinet d’avocats spécialisé en droit du sport. Le week-end s’est transformé en séjour indéterminé. Mais Lior a choisi de retourner la situation à son avantage. « Nous avons déjà assisté à trois matchs en Allemagne, alors nous continuons à voyager et à profiter de la situation. Nous prévoyons d’aller voir d’autres matchs en troisième et quatrième division si on est déjà là. »

El Al lui a indiqué qu’il serait affecté à un vol de rapatriement depuis Paris vers Tel Aviv dès la réouverture de l’espace aérien. Il est prêt à prendre un train ou un vol depuis l’Allemagne dès que le signal sera donné. « Nous ne nous apitoyons pas sur notre sort et essayons de profiter de la situation avec bonne humeur et optimisme, en tant que fans de sport invétérés. »

Un détail particulièrement touchant dans son témoignage : depuis l’Allemagne, il a assisté à des rassemblements de soutien à Israël organisés conjointement par des opposants iraniens au régime et des Israéliens. « Cela nous a réchauffé le cœur. »


Une attente qui dit quelque chose sur Israël

Ces trois témoignages, anodins en apparence, disent quelque chose de profond sur la façon dont les Israéliens vivent collectivement les crises. L’inquiétude est réelle — pour les proches restés au pays, pour les nouvelles qui n’arrêtent pas de tomber, pour ce retour qui tarde. Mais il y a aussi, dans ces récits, une capacité d’adaptation qui ressemble à une seconde nature. On réserve l’hôtel pour une nuit. On prend le prochain vol disponible dans la mauvaise direction pour se rapprocher. On va voir des matchs de football de quatrième division en attendant que la guerre se calme.

La réouverture progressive de l’espace aérien, annoncée par la ministre des Transports Miri Regev pour la semaine prochaine, reste conditionnée à l’évolution de la situation sécuritaire. Pour l’heure, ces cent mille Israéliens dispersés entre Rome, Washington, Francfort et Athènes continuent d’attendre — les yeux rivés sur leurs téléphones, dans l’espoir que le prochain bulletin d’information sera le bon.