Beaucoup de francophones installés en Israël ont le sentiment persistant de payer plus cher que les autres pour des services identiques : banque, assurances, téléphonie, immobilier, prestations diverses. Ce ressenti n’est pas qu’une impression subjective. Il ne s’explique ni par une fatalité ni par une discrimination systématique, mais par une combinaison de facteurs structurels qui, mis bout à bout, créent un surcoût invisible mais récurrent.

Le premier facteur est la barrière linguistique, non pas dans sa dimension basique, mais dans sa version administrative et contractuelle. Comprendre un contrat, une grille tarifaire ou une clause d’exclusion exige un niveau de précision que beaucoup de nouveaux arrivants n’ont pas immédiatement. Cette asymétrie d’information place le consommateur en position de faiblesse. Dans un marché concurrentiel, celui qui ne compare pas, ne négocie pas et ne conteste pas paie presque toujours plus. Ce mécanisme est universel, mais il touche particulièrement les francophones qui arrivent avec des réflexes hérités d’un autre système.

Le deuxième facteur est la pression du temps. L’aliyah est souvent vécue comme une période d’urgence : se loger, travailler, scolariser les enfants, ouvrir des comptes. Dans ce contexte, beaucoup acceptent la première offre “fonctionnelle” sans comparer. Or, en Israël, de nombreux services sont négociables ou modulables. La Banque d’Israël rappelle régulièrement que les frais bancaires et le coût du crédit doivent être comparés, et met à disposition des outils d’information destinés à renforcer le pouvoir des clients. Ne pas utiliser ces outils revient à payer le prix de la précipitation.

La banque est souvent le premier poste de surcoût. Tenue de compte, packages, frais annexes, découvert structurel : chacun de ces éléments paraît supportable isolément. Ensemble, ils représentent un coût annuel significatif. Beaucoup de francophones restent dans la même banque par inertie ou par crainte de démarches complexes. Cette fidélité passive est rarement récompensée. À l’inverse, les clients qui comparent et renégocient régulièrement obtiennent souvent de meilleures conditions, sans changer nécessairement d’établissement.

Les assurances constituent un autre terrain de surpaiement fréquent. Assurance santé complémentaire, assurance privée, assurance collective : beaucoup cumulent des couvertures partiellement redondantes. Le problème n’est pas de s’assurer, mais de ne pas analyser l’ensemble des garanties existantes. Payer plusieurs cotisations pour une protection similaire est une situation courante chez les nouveaux immigrants. Là encore, l’information existe, mais elle doit être recoupée et comprise. Les autorités de régulation et d’information, ainsi que des plateformes de droits comme Kol Zchut, détaillent les couvertures et droits, mais restent largement sous-consultées.

La consommation courante n’échappe pas à ce phénomène. Téléphonie, internet, abonnements divers : beaucoup de francophones conservent des contrats inadaptés par peur de résilier ou par manque de suivi. Les offres évoluent rapidement, mais l’inertie du consommateur crée un différentiel de prix. Dans certains cas, des frais abusifs ou des pratiques commerciales discutables sont simplement acceptés faute de contestation. Or, Israël dispose d’une autorité dédiée à la protection du consommateur, l’Autorité de protection du consommateur, qui permet de signaler des pratiques problématiques. Le simple fait de connaître l’existence de ce recours modifie la relation commerciale.

Le logement est un autre domaine où le surcoût est fréquent. Dépôts de garantie excessifs, clauses abusives, frais non justifiés : beaucoup de locataires francophones acceptent des conditions qu’ils n’oseraient pas accepter ailleurs, par peur de perdre le logement. Cette attitude est compréhensible dans un marché tendu, mais elle a un coût. Ne pas vérifier ses droits, ne pas demander de clarification, ne pas négocier revient souvent à payer plus que nécessaire, parfois pendant des années.

Un facteur culturel joue également un rôle important. Beaucoup de francophones arrivent avec l’idée que le prix affiché est le prix final, que la négociation est marginale ou mal vue. En Israël, la négociation est souvent intégrée au processus, surtout dans les services. Ne pas négocier n’est pas perçu comme une politesse, mais comme une acceptation tacite des conditions proposées. Cette différence culturelle explique une partie du surcoût constaté.

Pourquoi ce phénomène persiste-t-il dans le temps ? Parce que le surcoût est fragmenté. Il n’apparaît jamais comme une ligne unique sur un relevé. Il se répartit entre frais bancaires, cotisations, abonnements, petites pénalités, services non optimisés. Chaque élément semble supportable. Leur cumul, en revanche, pèse lourdement sur le budget annuel. Beaucoup de francophones réalisent trop tard qu’ils ont payé des milliers de shekels supplémentaires sans jamais avoir eu l’impression de “se faire avoir”.

Éviter ce surcoût ne nécessite pas de devenir expert en finance ou en droit. Cela repose sur quelques principes simples : comparer systématiquement, demander des explications écrites, vérifier ses droits, utiliser les outils officiels, et surtout oser poser des questions. Le système israélien n’est pas conçu pour pénaliser les francophones, mais il récompense clairement ceux qui maîtrisent ses règles implicites.

Pour les francophones en Israël, comprendre ces mécanismes est un véritable levier d’intégration économique. Réduire ses dépenses sans réduire son niveau de vie, c’est augmenter son revenu réel. Dans un pays où le coût de la vie est élevé, cette compétence est aussi stratégique que l’apprentissage de la langue ou l’accès à l’emploi. Ceux qui l’acquièrent cessent progressivement de “payer le prix de l’aliyah” pour entrer dans une logique de maîtrise et de stabilité.