Celui qui passera dans les prochaines semaines par le terminal 3 de l’aéroport Ben Gourion pourrait croire, un instant, s’être trompé d’endroit. Entre les familles nombreuses chargées de valises, les enfants serrant des livres de prières et l’atmosphère si particulière de l’avant-Pessa’h, le décor rappelle parfois davantage la rue Rabbi Akiva ou le cœur du quartier de Geoula que le principal hub aérien d’Israël. Pourtant, la destination n’est plus Jérusalem ou Bnei Brak, mais l’Europe, Chypre, la Grèce ou d’autres horizons devenus synonymes d’un Pessa’h « clé en main », strictement cachère et, surtout, libéré de la pression domestique.

Ce qui n’était encore, il y a une dizaine d’années, qu’une curiosité marginale réservée à quelques familles atypiques est devenu un phénomène de masse. Un simple coup d’œil à la presse du secteur orthodoxe suffit pour découvrir une liste presque infinie de séjours de Pessa’h cachère mehadrin, répartis aux quatre coins du monde. La tendance traverse désormais les communautés, les niveaux de vie et les sensibilités religieuses, au point de redéfinir en profondeur la manière de vivre la fête.

Le moteur principal de cette transformation est paradoxalement économique. « C’est un calcul très simple », explique Menahem, père de sept enfants à Modi’in Illit, tout en comparant des offres. « Un hôtel d’un niveau correct à Jérusalem ou à Netanya me coûte une fortune pour dix jours. À l’inverse, en Grèce ou à Chypre, j’obtiens un hôtel cinq étoiles, les vols pour toute la famille et une nourriture digne de mariages de prestige. Et au final, le solde bancaire est souvent inférieur à ce que je dépenserais en Israël ». Pour de nombreuses familles, ce raisonnement n’a plus rien d’exceptionnel.

Autrefois, les vacances à l’étranger étaient perçues comme le privilège des plus aisés, tandis que l’option israélienne semblait plus raisonnable. Aujourd’hui, la logique s’est inversée. Les entrepreneurs du secteur ont compris comment exploiter l’intersaison touristique européenne, en prenant le contrôle de complexes hôteliers entiers à des tarifs réduits. Ces établissements sont ensuite transformés de fond en comble pour répondre aux exigences les plus strictes de Pessa’h, offrant une formule « tout compris » qui reste largement inaccessible sur le marché local.

Mais l’attrait ne se limite pas à l’aspect financier. Sur le plan spirituel, les séjours à l’étranger offrent un avantage que même les hôtels les plus prestigieux de la mer Morte ne peuvent proposer : le second jour de fête, propre à la diaspora. « Deux jours de fête consécutifs créent une élévation particulière », explique un mashguiah expérimenté accompagnant ces séjours depuis des années. « Cela permet aux familles de se détacher du rythme effréné de la sortie de fête en Israël. Les repas, les prières collectives et même la seconde ‘clôture’ du Yom Tov instaurent une atmosphère de sainteté prolongée, qui marque profondément les enfants. Ce n’est pas seulement des vacances, c’est une expérience spirituelle ».

Sur le plan de la cacherout, les réticences d’autrefois ont presque disparu. Les organisateurs ne laissent plus place à l’approximation. Des équipes de surveillance arrivent des semaines à l’avance, démontent intégralement les cuisines et les reconstruisent avec du matériel flambant neuf dédié à Pessa’h. Les menus excluent toute concession : sans gebrokts, sans kitniyot, avec des viandes issues des plus hauts standards de she’hita, qu’il s’agisse de la communauté, de l’Eda Harédit ou de la supervision Landa. « Le luxe est au niveau américain, mais la rigueur est celle de Mea Shearim », résume un organisateur. « Le client n’a pas besoin de poser de questions. Il sait que chaque détail a été contrôlé ».

Enfin, impossible d’ignorer l’aspect humain et familial, en particulier pour les mères. Dans un monde où le nettoyage de Pessa’h relève d’une opération logistique implacable, le départ à l’hôtel devient une véritable délivrance. Au lieu de récurer, cuisiner et gérer la pression, les mères se retrouvent au bord de la piscine ou dans le hall de l’hôtel, pendant que les enfants participent à des cadres éducatifs organisés, encadrés par des équipes venues d’Israël. C’est l’un des rares moments où la mère de famille orthodoxe peut réellement s’asseoir et vivre la fête comme une femme libre.

À en juger par l’augmentation constante du nombre de participants chaque année, la tendance ne semble pas près de s’essouffler. Le public orthodoxe a découvert qu’il est possible d’allier rigueur halakhique et qualité de vie élevée. Ce qui était autrefois perçu comme une solution de compromis est devenu, pour des milliers de familles, un choix assumé et même idéal : un Pessa’h de joie, de repos et de liberté authentique.