Une catastrophe écologique majeure est en cours au large de l’Afrique australe. Des milliers de manchots africains, également connus sous le nom de manchots à pieds noirs, sont morts de faim ces dernières années, victimes d’un effondrement brutal de leurs ressources alimentaires. Les scientifiques sont désormais formels : si la tendance actuelle se poursuit, l’espèce pourrait disparaître totalement de la nature d’ici 2035.
Selon les données recueillies par des chercheurs sud-africains et internationaux, la population de manchots africains a chuté de manière vertigineuse. En 1957, on estimait leur nombre à environ 282 000 individus. Aujourd’hui, il en resterait moins de 32 000 à l’état sauvage, soit une diminution de près de 90 % en moins de 70 ans. Cette année, l’Union internationale pour la conservation de la nature (IUCN) a officiellement classé l’espèce dans la catégorie « en danger critique d’extinction ».
La cause principale de cette hécatombe est désormais clairement identifiée : la disparition massive des sardines, qui constituent la base de l’alimentation des manchots africains. Cette pénurie résulte d’une combinaison de surpêche industrielle, de réchauffement des eaux océaniques et de déplacement des bancs de poissons vers des zones devenues inaccessibles aux colonies de reproduction.
Les conséquences sont dramatiques. Dans la région du Cap, deux des plus importantes colonies de reproduction se sont effondrées entre 2004 et 2011. Durant cette période, environ 62 000 manchots ont disparu, et certaines colonies ont enregistré une chute de 95 % de leurs effectifs en moins d’une décennie. Pour les biologistes, ces chiffres traduisent un point de rupture.
Le manchot africain est particulièrement vulnérable à ces changements. Contrairement à d’autres espèces marines, il dépend de zones de pêche côtières relativement proches de ses sites de nidification. Lorsque les sardines disparaissent ou s’éloignent, les adultes doivent parcourir des distances bien plus longues pour se nourrir, ce qui réduit leurs chances de survie et compromet l’alimentation des poussins.
La situation devient encore plus critique lors de la période annuelle de mue. Pendant environ trois semaines, les manchots restent à terre, incapables de se nourrir ou de boire, vivant uniquement sur leurs réserves de graisse. Or, comme l’explique le biologiste de la conservation Richard Sherley, coauteur de plusieurs études sur le sujet, « les manchots sont physiologiquement conçus pour accumuler des réserves avant cette période. Mais lorsqu’il n’y a pas suffisamment de nourriture avant ou après la mue, ils n’ont tout simplement plus les ressources nécessaires pour survivre ».
À ces facteurs s’ajoutent d’autres pressions humaines. L’essor du tourisme dans certaines zones protégées, le bruit, la présence constante de visiteurs et la dégradation des habitats côtiers augmentent le stress des animaux et perturbent leur reproduction. Même lorsque les intentions sont bonnes, l’afflux massif de visiteurs peut devenir un facteur aggravant dans un contexte déjà critique.
Face à l’urgence, les autorités sud-africaines ont commencé à déployer des mesures de sauvegarde exceptionnelles. Parmi elles figurent l’interdiction temporaire de la pêche autour de certaines colonies clés, la construction de nids artificiels pour protéger les œufs et les poussins de la chaleur et des prédateurs, ainsi que la création de nouvelles colonies dans des zones jugées plus favorables.
Cependant, les chercheurs restent prudents. Tous s’accordent à dire que ces mesures ne suffiront pas si la pression sur les stocks de poissons se maintient. « Nous sommes engagés dans une véritable course contre la montre », reconnaît Richard Sherley. « Ces actions peuvent ralentir le déclin, mais sans un changement structurel de la gestion des ressources marines, elles ne feront que retarder l’inévitable. »
Ce drame écologique dépasse le seul sort d’une espèce emblématique. Les scientifiques soulignent que le manchot africain est un indicateur clé de la santé des écosystèmes marins. Son effondrement reflète un déséquilibre beaucoup plus large, qui affecte l’ensemble de la chaîne alimentaire et, à terme, les communautés humaines dépendantes de la pêche.
Si rien ne change rapidement, les générations futures pourraient ne connaître le manchot africain que dans les livres ou les zoos, symbole poignant d’une extinction annoncée, provoquée non par un cataclysme naturel soudain, mais par une accumulation de décisions humaines prises trop tard.









