Missiles, sirènes, nuits hachées. Depuis le début de l’opération Shaagat HaAri, des millions d’Israéliens ont repris le chemin des abris, des mamad et des parkings souterrains. La peur est revenue, l’épuisement aussi. Et avec eux, toutes les mauvaises décisions, les conflits inutiles et les angoisses qui paralysent. Des chercheurs en psychologie et en neurosciences se sont penchés depuis des années sur la façon dont le cerveau humain fonctionne sous pression extrême. Leurs conclusions sont précieuses — et souvent contre-intuitives.


Sous pression, le cerveau nous trahit

C’est le point de départ de toute réflexion sur la gestion du stress en temps de guerre : le stress et le manque de sommeil ne font pas que fatiguer — ils modifient profondément la façon dont nous pensons et décidons. Des recherches ont montré que sous pression, le cerveau privilégie les ressources consacrées à la survie immédiate et à la prise de décision rapide et émotionnelle, au détriment du contrôle comportemental réfléchi.

Concrètement, cela signifie que nous interprétons les signaux extérieurs comme plus négatifs qu’ils ne le sont — y compris un email anodin d’un collègue également sous pression. Nous explorons moins d’alternatives, nous fermons les options trop vite. Le manque de sommeil amplifie encore ces effets : il ralentit la pensée, rend plus impulsif et émousse l’empathie.

La solution recommandée par les chercheurs est simple en apparence : une sieste de vingt à trente minutes suffit à améliorer significativement la qualité des décisions. Si elle est impossible, la méditation ou le mindfulness peuvent en reproduire une partie des bénéfices. Au-delà, la seule vraie protection reste la conscience de cet effet — savoir que l’on pense moins bien permet d’éviter les décisions importantes dans les pires moments, de coucher ses alternatives par écrit, et idéalement de décider à deux.


Cinq principes pour ne pas perdre ses enfants en route

La professeure Dorit Aram, de la faculté d’éducation de l’université de Tel-Aviv, a développé un modèle en cinq axes pour aider les parents à tenir leur rôle dans les périodes de crise. Le premier axe est la coordination entre les adultes qui s’occupent de l’enfant — parents, grands frères et sœurs, grands-parents — pour s’accorder sur les responsabilités et les comportements en cas d’alerte.

Le deuxième est le leadership parental : savoir évaluer la situation et planifier les comportements selon les valeurs familiales. Aram utilise l’image d’une voiture où les parents conduisent et les enfants sont attachés à l’arrière, sachant où ils vont. Troisième axe : l’amour inconditionnel, exprimé concrètement par la présence, la louange et l’empathie. Quatrième : encourager l’autonomie de l’enfant — lui confier des mini-responsabilités comme apporter sa peluche dans l’abri, ou lui proposer des choix simples. Cinquième et dernier : maintenir des règles et une routine, même imparfaite.

Ses recherches ont montré que les parents israéliens s’adaptent et fonctionnent mieux au fil des crises. Mais à un prix : ils rapportent une dégradation de leur satisfaction dans la vie en général et dans leur rôle parental en particulier. « Ils doivent jouer les leaders et manifester de l’amour alors qu’eux-mêmes sont dans la confusion, l’anxiété ou le deuil », a-t-elle observé. Sa recommandation finale : partager ses propres émotions avec un autre adulte — mais pas avec ses enfants.


L’angoisse de mort peut devenir un moteur

Le professeur Sheldon Solomon, l’un des concepteurs de la « théorie de la gestion de la terreur », a passé des décennies à étudier ce que la conscience de la mort fait aux comportements humains. Ses conclusions sont dérangeantes : confrontés à l’idée de leur propre fin, les gens deviennent plus rigides dans leurs opinions, s’emportent plus vite et plus violemment contre ceux qui ne partagent pas leurs vues. Ils se rapprochent de leurs proches mais s’éloignent des étrangers, et développent paradoxalement des comportements autodestructeurs — fumer davantage, boire plus, conduire plus vite. « Les gens se tuent pour oublier leur mort », résume Solomon.

Mais l’anxiété face à la mort augmente aussi le besoin de sens — et ce besoin peut être orienté positivement. Des joueurs de basket confrontés à des pensées sur la mort ont amélioré leur précision au panier juste après, parce que la performance sportive était liée à leur estime de soi. La leçon : canaliser cette anxiété vers des comportements qui ont du sens et renforcent l’image de soi est non seulement possible, mais efficace.


Le travail comme ancre dans l’incertitude

Quand l’avenir semble impensable, la psychologue du travail Natalie Davidai rappelle que l’activité professionnelle a une vertu souvent sous-estimée : elle oblige à regarder vers l’avant. « Le travail est très ancrant, très protecteur de la résilience. Il est presque toujours tourné vers l’avenir. Si nous accomplissons des actions orientées vers l’avenir, nous nous signalons à nous-mêmes qu’il y a un avenir. » Dans un contexte où l’horizon semble bouché, cette projection forcée vers demain peut constituer un vrai rempart psychologique.


Les chatbots ne remplacent pas l’humain — surtout pour les adolescents

Enfermés chez eux, beaucoup d’Israéliens se tournent vers des assistants conversationnels pour un soutien émotionnel. La docteure Idit Gutman, psychologue clinicienne à l’université de Tel-Aviv, met en garde : « Le chat est flatteur. Même si vous avez des idées fausses, il risque de vous encourager. Des gens en déni peuvent l’utiliser pour entendre qu’ils ont raison » — y compris concernant des pensées erronées ou nuisibles.

Le docteur Ziv Ben-Tzion, de l’école de santé publique de l’université de Haïfa, insiste sur la vulnérabilité particulière des adolescents, qui sont les utilisateurs les plus intensifs de ces outils pour des besoins psychologiques. « C’est un âge où l’on est déjà très influencé par les facteurs externes. Les adolescents ont moins d’expérience, aussi bien de la thérapie que des relations humaines en général. Ils ont moins de base de comparaison. » La solution reste tout contact humain — psychologue, groupe de soutien en ligne, ou lignes d’écoute accessibles sans sortir de chez soi.


Dans l’abri, évitez la politique

Dernier conseil, peut-être le plus difficile à suivre en période de guerre : évitez les discussions politiques dans les abris. Des recherches ont établi que la polarisation politique nuit à la santé mentale et physique — perturbations immunitaires, troubles du sommeil, consommation accrue de substances. Ces effets touchent des adultes de cultures différentes, des adolescents, et particulièrement les jeunes femmes dans des familles aux convictions opposées aux leurs.

La recommandation n’est pas de fuir tout engagement politique, mais de le doser et de choisir ses moments. L’engagement politique est bénéfique quand il crée des liens sociaux satisfaisants. Quand il génère de l’épuisement ou de la colère sans issue, mieux vaut avoir sous la main — c’est-à-dire sur son téléphone — une distraction prête à l’emploi.

— Rédaction internationale