Le sentiment d’être utile aux autres pourrait contribuer à protéger le cerveau vieillissant, selon une nouvelle étude israélienne. Ses auteurs suggèrent que se sentir nécessaire compterait autant que le simple fait de rester actif.
Ce travail, mené par une équipe de l’université Ben Gourion du Néguev et du Collège académique de Safed, met en avant un moyen peu coûteux et facile à généraliser de soutenir la santé cognitive au grand âge : confier aux personnes âgées des rôles — mentors, conseillers, responsables associatifs — dans lesquels leur contribution est perçue comme essentielle.
La professeure Ella Kuhn-Schwartz, qui dirige le master de gérontologie à l’université Ben Gourion, résume l’idée sans détour. Le sentiment d’utilité et de nécessité vis-à-vis de son environnement peut constituer un mécanisme de compensation accessible et significatif. Pour préserver la santé cérébrale des personnes âgées, dit-elle, il ne suffit pas de remplir leurs journées d’activités : il faut créer du sens, en les intégrant dans des rôles sociaux et interpersonnels où elles sentent que leur voix est entendue et leurs compétences nécessaires.
Elle a codirigé la recherche avec le professeur Rabia Khalila, vice-président du Collège académique de Safed.
Voici comment ils ont procédé.
L’équipe a interrogé 476 adultes de 50 ans et plus en Israël, en s’appuyant sur les données de l’Enquête sur la santé, le vieillissement et la retraite en Europe. Les participants devaient indiquer dans quelle mesure ils estimaient contribuer au bien-être de leur famille, de leurs amis et de leur communauté — que ce soit par leur temps, leur argent ou leurs conseils. Ils ont ensuite passé des tests cognitifs : rappel de listes de mots, résolution de problèmes arithmétiques.
Le résultat est net. L’analyse établit un lien fort entre le sentiment d’avoir de la valeur et les performances cognitives. Le sentiment d’utilité expliquerait à lui seul environ un tiers des écarts observés dans les résultats aux tests.
Mais le point le plus intéressant est ailleurs.
L’effet s’est révélé le plus marqué chez les personnes présentant ce que les chercheurs appellent une faible réserve cognitive — celles ayant fait moins d’études et ayant eu peu d’engagement social au cours de leur vie. Autrement dit, le sentiment d’utilité n’a pas simplement apporté un léger supplément à ceux qui étaient déjà avantagés : il a semblé compenser en partie les écarts liés à une réserve cognitive plus faible.
Cette réserve cognitive, explique Ella Kuhn-Schwartz, se construit généralement sur plusieurs décennies, par la scolarité, le travail et les défis intellectuels. Des ressources auxquelles tout le monde n’a pas eu le même accès. C’est précisément ce qui donne son intérêt à la découverte : se sentir nécessaire apparaît comme une forme de compensation accessible à tous.
Le professeur Khalila apporte une précision qui change tout dans la pratique. Deux personnes accomplissant exactement la même activité pourraient en tirer des effets cognitifs différents, selon qu’elles estiment ou non que leur contribution compte. Ce n’est pas la simple participation à une activité, comme le bénévolat, qui protège le cerveau — c’est l’expérience subjective et le sens que la personne attribue à sa contribution.
L’étude propose par ailleurs une explication possible du mécanisme.
Les participants qui se sentaient plus importants pour leur entourage rapportaient moins de symptômes dépressifs. Et cette baisse de la dépression semble expliquer une partie du lien avec de meilleurs résultats cognitifs. Or la dépression est déjà reconnue comme un facteur susceptible d’accélérer le déclin cognitif. Le sentiment d’utilité agirait donc en partie par cette voie, et non seulement en maintenant l’esprit occupé.
D’où la recommandation des auteurs. Puisqu’un sentiment de valeur peut se cultiver tardivement dans la vie — contrairement au niveau d’études —, ils invitent les décideurs publics et les organismes d’aide sociale à concevoir des programmes offrant aux personnes âgées des rôles sociaux concrets : mentorat intergénérationnel, accompagnement au sein de la communauté, fonctions informelles de responsabilité.
Les chercheurs contestent enfin une manière courante de présenter les choses. Les personnes âgées sont le plus souvent décrites comme des bénéficiaires de soins. Leurs résultats suggèrent qu’elles peuvent aussi être des contributrices, au sein de leur famille comme de leur communauté.
Un mot de prudence s’impose. Il s’agit d’une enquête par questionnaire portant sur 476 personnes, non d’un essai clinique. Elle établit une association entre deux phénomènes, sans démontrer que l’un cause l’autre. Mais elle est parue dans une revue à comité de lecture, le Journal of Applied Gerontology, et elle rejoint un corpus croissant de travaux sur le rôle du sens dans le vieillissement.
Pour les familles, la conclusion est d’une simplicité désarmante : demander son avis à un parent âgé, lui confier une responsabilité réelle, l’écouter — ce n’est pas seulement de la délicatesse. Ce serait aussi, selon cette équipe israélienne, une forme de protection.
Sur la recherche israélienne et la vie des aînés, nos publications précédentes prolongent le sujet. Nous avions raconté la colocation entre un rescapé de la Shoah de 95 ans et la petite-fille d’un nazi, le parcours d’un ancien dirigeant néonazi hongrois devenu juif, ainsi que l’histoire de la princesse juive du Bahreïn.
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